J’ai de plus en plus de mal à savourer simplement un livre.
Ça fait longtemps que j’ai accepté le fait que, lorsqu’on écrit régulièrement, on ne lit plus de la même manière : on analyse le style et l’intrigue ; on compare, on regrette que l’auteur n’ait pas utilisé telle expression, ou développé un personnage de telle manière…
Aujourd’hui, c’est pire. Maintenant que j’ai commencé à mettre en page mes propres bouquins, je ne suis plus exigeant seulement sur le fond, mais aussi sur la forme…
L’art d’une bonne mise en page
Dans l’art de la mise en page, la maquette s’intéresse à la structure globale (format, marges, etc.), quand la composition typographique consiste à « agencer les mots pour créer une expérience de lecture optimale » (Adobe.com) ; elle agit directement sur le texte.
En 2024, j’ai confié la maquette de mon premier roman à un professionnel — Thomas Savary. Celui-ci étant un passionné, lorsque je lui ai parlé de gérer moi-même la mise en page de mes prochains livres, il m’a filé un tas de conseils et d’articles sur la question.
En matière de maquette et de compo typographique, il existe un tas de normes, tantôt arbitraires, tantôt poussées par des raisons pratiques. Par exemple, si le blanc de pied de page est toujours supérieur au blanc de tête, c’est notamment à cause de la façon qu’on a de tenir un livre, qui risque de nous faire cacher des lignes. Mais il y a aussi l’usage des lettres capitales, les règles régissant les coupures de mots en fin de ligne… En soi, beaucoup de ces normes pourraient légitimement être différentes. Pour autant, peut-on faire ce qu’on veut ?
Pourquoi s’emmerder à appliquer ces règles ?
En bref : pour faciliter l’immersion du lecteur.
Si tout le monde applique les mêmes normes, le lecteur s’y habituera. Il ne fera pas attention à la mise en page et pourra se plonger entièrement dans la lecture. En revanche, si l’auteur ou l’éditeur gère une composition typographique à sa sauce, le risque est que le lecteur se dise « tiens, ce n’est pas présenté comme d’habitude », voire « c’est bizarre », quitte à être complètement perturbé. Du coup, il ne porte plus autant d’attention à l’histoire, alors que c’est ça qui compte, à la base !
En résumé, « une bonne composition typographique ne se remarque pas », pour reprendre l’expression chère aux typographes.
Petite liste non exhaustive des détails qui déconcentreront votre lecteur (si c’est un vieux con comme moi, en tout cas)
Quand on a lu des centaines de bouquins dans sa vie, et que lesdits bouquins respectaient plus ou moins une certaine codification, les livres qui s’en éloignent risquent de paraître « moches », « mal mis en page », « amateurs », et ça leur est préjudiciable.
En vrac, je suis déconcentré lorsque je tombe sur :
- des interlignes plus importants entre les paragraphes ;
- des guillemets anglais au lieu des français ;
- des majuscules à tout-va, ou qui ne comportent pas d’accent là où ça devrait (ex. : « Évidemment », « À la rigueur ») ;
- des tirets ouvrant un dialogue qui sont suivis d’une espace variable ;
- des nombres écrits en chiffres dans certains contextes où ils devraient être écrits en toutes lettres ;
- des lézardes, etc., formant des trouées blanches sur plusieurs lignes ;
- à la fin d’une page, des lignes blanches dues à un traitement automatique des veuves et orphelines (j’en parlerai peut-être dans un prochain article) ;
- et, évidemment, des fautes d’orthographe, coquilles, et tout le tintouin.
(Et je ne parle même pas de ma réticence vis-à-vis des notes de bas de page, qui tient plus d’un goût personnel, même si le souci est le même : ça me sort souvent de ma lecture.)
Qu’est-ce qu’il faut faire, à la fin ?
En matière de normes typographiques, il existe pas mal de bouquins ou de sites qui tentent d’harmoniser tout ce bazar, comme le Lexique typographique en usage à l’imprimerie nationale de France, ou l’office québécois de la langue française (deux des références par excellence). Vous pouvez vous appuyer indifféremment sur l’un ou l’autre : ils sont rarement en désaccord, et se complètent souvent.
Sinon, si vous voulez en savoir plus sur les bons usages de la composition typographique dans un roman, je vous recommande vivement la série d’articles de Thomas Savary, « Anéantir Houellebecq », ils sont super intéressants. Ou bien rendez-vous sur le blog du site « Du cœur à l’ouvrage ».
Vous risquez fort, vous aussi, de perdre votre innocence à la lecture de ces articles. Vous n’ouvrirez plus un seul bouquin sans tiquer, et vous désespérerez de la mise en page de vos propres bouquins (comme moi qui suis pourtant au max).
OK, mais on fait comment ?
À ce jour, plusieurs logiciels sont utilisés pour la mise en page :
- InDesign : l’un des plus connus… mais payant ;
- LaTeX : recommandé par les puristes. Il permet d’automatiser une bonne partie du process. Par contre, il faut être à l’aise avec les lignes de code ;
- les outils de traitement de texte (Word, LibreOffice) : ils sont simples et accessibles, mais vite limités ;
- Scribus : moins accessible et plus manuel que les outils de traitement de texte, mais avec plus d’options (on peut ainsi jouer sur l’épaisseur des caractères, par exemple).
Cependant, même avec le meilleur des outils, il faut garder en tête que la composition typographique est souvent une affaire de compromis. L’exercice est compliqué, surtout si vous travaillez sur une zone de texte étroite (ex. : formats de poche). Ce qui n’empêche pas les typographes d’être les champions de la critique acide et des « c’était mieux, avant ».
En tout cas, s’il faut retenir un truc, c’est que ce travail est ultra important pour l’expérience de lecture. Et que ça ne se règle pas en cinq minutes !
Cet article a été écrit pour le n°3 de l’ « Indéchirable », le magazine des Plumes indépendantes d’Occitanie. Vous pouvez lire le mag ici !

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