Voici les premières pages de mon roman Belle Journée pour Dormir, le tome 1 de ma trilogie Les Enfants de l’Ombre. On y découvre le personnage de Cyrille Toncet et sa vision des Nocturnes.

 

Septembre 2058.

Après coup, Cyrille songera souvent à combien il était superficiel avant de rencontrer Aura.

Il a toujours été un garçon sans histoires, bon étudiant sans être remarquable, attendant le grand amour sans le trouver, rêvant de parcourir le monde et ignorant encore à l’âge de vingt et un ans quel métier il pourra bien faire plus tard. Son entourage l’apprécie mais la popularité reste un concept mystérieux pour lui ; en fait, il ne faut généralement pas plus de deux ans pour qu’on oublie jusqu’à son existence.

Cyrille adorait l’été, le soleil et la bronzette.

Chaque année, dès le mois de mai (parfois dès le mois de février quand l’année était particulièrement chaude), il se jetait sur les plages rayonnantes de cancers ; maillot, serviette, lunettes teintées, un peu de crème solaire pour la forme et hop, toute la journée, toute la semaine, il s’étalait comme les autres. Il se tournait et se retournait comme un steak géant dans une poêle bouillante, faisait un aller-retour dans la mer étincelante, brûlait – il y a toujours un endroit ou un autre qu’on oublie de recouvrir de crème – puis revenait à sa position initiale. Il remettait les pochoirs à bronzer sur son torse, espérant qu’il soit bientôt marqué de petites formes insignifiantes. C’est avec la minutie d’un retardé mental qu’il s’appliquait à toutes ces oisivetés, au milieu de la cohue, du vacarme, et puis cette lumière

Partout dans le monde, ils sont des centaines de millions à faire pareil.

Au début, Cyrille ne prêtait pas vraiment attention aux Nocturnes. Ceux-ci se sont multipliés année après année, surtout depuis le formidable coup de publicité initié par la vague de manifestations qui a suivi le vote des lois anti-nocturnes à l’Assemblée nationale, un an plus tôt. Pas que Cyrille se soit particulièrement intéressé au sujet, d’ailleurs. Il ne voyait pas trop l’intérêt d’étudier une partie de la population qu’il croise assez peu : puisqu’ils vivent la nuit, et lui le jour, et pour la plupart ils n’habitent même pas le même quartier. Il se contentait de les observer de loin.

Avant les lois anti-nocturnes de 57, il s’agissait d’un mouvement discret. Un mouvement de l’ombre, sans jeu de mots. En licence, ils étaient cinq ou six dans sa promo. Toujours ensemble. Toujours à part. Cyrille et ses potes avaient pour habitude de se ficher un peu d’eux, gobant les reportages à la télé qui dépeignaient ces gens comme des excentriques, un peu comme les hippies du siècle dernier. La plupart des gens n’ont jamais vraiment compris comment une partie de la population peut décider de fuir le soleil. Les Nocturnes venaient peu en cours ; en fait, ils y assistaient tour à tour, par deux ou trois, les uns prenant des notes pour les autres. Ils étaient tous dans le même groupe de TD. Parlaient peu. Ne participaient jamais. Comme s’ils n’attendaient qu’une chose : que le cours se termine afin qu’ils puissent rentrer chez eux et dormir le reste de la journée. Cependant, en automne, ils devenaient plus bavards à mesure que les journées raccourcissaient. Ça se voyait aussi qu’ils aimaient bien les jours nuageux. Cyrille et les autres pestaient contre la pluie, mais eux ils s’égayaient, riaient de leur déconfiture. À l’inverse, les Nocturnes sèchent souvent les cours quand la météo ne s’y prête pas : moins que la chaleur, c’est la luminosité qui les gêne le plus. De sales petits asociaux, pensait Cyrille. Mais en fait, c’est les Nocturnes qui avaient raison.

En septembre 2058, il entame son année universitaire dans le master de Littérature appliquée de Toulouse. Là, dès le premier jour, il comprend que les choses vont changer.

Le 30 septembre à huit heures, une petite troupe d’étudiants attend devant la salle GA 131 lorsque Cyrille arrive haletant et persuadé d’être en retard. Il passe inutilement une main sur son front pour essuyer la pluie qui a dégouliné de ses cheveux et demande à une fille à la tête enfouie dans une large casquette gavroche rouge s’ils attendent bien pour le cours de littérature francophone. Elle répond par l’affirmative, lui adresse un sourire un peu perturbé, puis replonge la tête dans un carnet en prenant Dieu sait quoi en notes.

Cyrille s’adosse contre un mur un peu à l’écart et observe ceux avec qui il va partager deux ans de sa vie.

Il détecte facilement le groupe de Nocturnes. En règle générale, quand vous apercevez un conglomérat d’individus à la peau pâle, au style vestimentaire sobre et obsédé par le noir, il y a de fortes chances pour qu’il s’agisse de Nocturnes. Ceux-ci sont au nombre de six, quatre gars et deux filles. Plusieurs d’entre eux portent une casquette (noire, bien entendu), et, comme pour plus de sûreté, l’un des gars a recouvert la sienne d’une capuche. L’une des filles porte des lunettes teintées. Ils portent des vêtements amples qui, loin de les faire transpirer comme on s’imagine sans savoir, sont d’un confort bien supérieur aux jeans troués et moulants dont raffolent bien des Solaires. Quoi qu’il en soit, à ce moment, Cyrille les a trouvés assez repoussants.

L’une des filles attire l’attention de Cyrille ; peut-être est-ce le fait qu’elle n’ouvre pas la bouche, ou qu’elle regarde autour d’elle comme si la conversation des autres Nocturnes ne l’intéressait aucunement. Elle porte un capuchon qui couvre ses cheveux mais pas son visage. Le jeune homme se rappelle l’avoir déjà aperçue, elle et deux autres Nocturnes, en licence. En trois ans, ils ne se sont pas adressé la parole une seule fois. Il n’est même pas certain d’avoir déjà entendu le son de sa voix.

L’enseignante arrive avec cinq minutes de retard. Mme Pinès, une petite femme âgée dans les soixante ans qui se trouve être également la directrice de la formation, pue la Nocturne à cinquante mètres. Aussi pâle qu’un cadavre, portant un large chapeau aux rebords tombants, vêtue de noir de la tête au pied comme si elle avait choisi le veuvage éternel. Comparaison d’autant plus valable qu’un saule pleureur sourit davantage qu’elle.

Elle lance un bonjour sur un ton glacial et monocorde, ouvre la porte de la salle de cours et les invite à entrer. Les étudiants prennent place derrière des tables souillées de tags, colle, chewing-gum, et aux bouts à moitié rongés. Cyrille prend place au fond, comme à son habitude, derrière le groupe de Nocturnes.

– Bienvenue dans le master de Littérature appliquée, –prononce Mme Pinès avec le même entrain que si elle récitait un poème qu’elle abhorrait.– J’espère que vous y apprendrez beaucoup de choses et que vous vous y plairez.

Elle soupire, comme pour signifier que c’est peu probable. À cet instant, Cyrille songe qu’il aurait peut-être mieux fait de postuler pour un autre master. Comme celui de Strasbourg spécialisé dans la grammaire. Ou cette formation à Limoges préparant à la psychomaïeutique. De toute manière, il n’est toujours pas sûr de la raison qui l’a poussé ici.

Pendant la demi-heure qui a suivi, Mme Pinès leur explique le déroulement de l’année, le système de notation, l’importance de l’écriture dans le monde post-contemporain et de la liberté d’expression, l’intérêt de ne pas s’y prendre trop tard pour la recherche de stage, et leur présente l’un des moments forts de l’année : une retraite littéraire dans le village de Saglas où ils pourront rencontrer certains des auteurs actuels les plus reconnus, tels que Martial Lemarais… et le Romain Sollil. À ce nom, la moitié des étudiants laisse échapper des « oh », des « nooon ? » et des « ouiii ».

Le cours en lui-même, le premier de leur formation, ne casse pas des briques. Mme Pinès leur fait un résumé monocorde de la situation littéraire en France. Le nom de Romain Sollil revient à plusieurs reprises. Elle prononce ce nom avec une telle ferveur que Cyrille se demande s’ils n’ont pas affaire à une Shadoniste. Il est du genre tolérant et tout, mais il ne lui semble pas de très bon augure qu’un master intellectuel soit dirigé par une femme qui vénère la Lune. D’autant qu’un tas de rumeurs entoure les Shados, et elles sont rarement plaisantes.

Sans surprise, Pinès insiste sur la montée de ce que l’on appelle la « littérature nocturne » qui, depuis dix ans, traite des créatures de la nuit. Vampires, orcs, loups-garous, fantômes ou même démons ont désormais leurs idéaux, leurs forces et leurs faiblesses, tiennent souvent la place des héros ; leur réhabilitation les oppose de plus en plus aux « méchants » Elfes, humains ou exorcistes. L’industrie cinématographique surfe bien entendu sur la vague nocturne des créatures de l’ombre humanisées en négligeant la philosophie pour se pencher sur le spectaculaire. Ce nouveau genre est l’une des raisons pour lesquelles les Shadonistes, voire l’ensemble des Nocturnes, sont parfois surnommés « vampires » de façon péjorative.