Texte tiré d’un atelier d’écriture où il fallait caser :

  • le Joker (ou tout au moins un clown triste et dangereux),
  • Hermione Granger (ou tout autre personnage du type « premier de la classe »),
  • un boucher,
  • un réceptionniste,
  • l’action d’implorer (l’une des 36 situations dramatiques de Georges Polti),
  • les concepts de « liberté » et de « relationnel ».

 

Bonjour, je peux vous aider ? dit Karine.

Elle travaille comme réceptionniste depuis deux ans et avait vu toutes sortes de bizarreries, à commencer par l’hôtel lui-même ; mais des clients comme ça, elle n’en a encore jamais vu. Le visage du type est entièrement recouvert de peinture rouge et blanche, comme s’il avait voulu jouer au clown une décennie plus tôt mais qu’il avait confondu la poudre avec de la peinture indélébile. Son sourire n’inspire pas tellement confiance non plus ; pas seulement parce que les rares dents restantes sont jaunes et penchées, ou qu’il pue de la gueule, mais parce qu’elle a l’impression de se trouver face à un carnivore affamé. Peut-être que le cercueil porté par deux lutins costauds derrière le clown raté contribue à cette impression.

Vous reste-t-il une chambre ? demande le gars avec cette voix sinistre de celui qui cherche à paraître aimable mais n’en paraît que plus flippant.

Vous comptez dormir avec ce… ça ? demande-t-elle en pointant le cercueil du menton.

Nous sommes bien dans un hôtel souterrain, non ? fait-il en haussant les épaules. Un cercueil y est donc tout à fat à sa place.

Elle est habituée à ce genre de blagues. Il faut dire qu’installer un hôtel Ibis dans des mines désaffectées s’enfonçant à plus de cent mètres sous le niveau de la mer n’est pas seulement une idée foireuse ; elle a tendance à attirer les clients les plus bizarres qui soient.

Vous ne seriez pas le premier à vouloir enterrer quelqu’un, fait remarquer Karine. D’où la politique de la maison : nos amis les macchabées ne sont pas admis dans l’hôtel.

C’est dommage, fait l’autre d’une voix attristée. Mes amis et moi espérions faire du télétravail.

Du télétravail ? Avec un cercueil ? fait-elle en haussant un sourcil. Quel genre de travail est-ce donc, monsieur ?

Je suis boucher. Nous amenons les cadavres à la maison pour les découper. On ne peut plus faire ça à la boucherie à cause de l’épidémie de grippe martienne.

Ah.

Karine n’a jamais aimé les bouchers, ni les consommateurs de viande animale qui se nourrissent de la souffrance d’autrui. Mais ce n’est pas ça qui la préoccupe le plus en cet instant.

Qu’y a-t-il dans ce cercueil ? Ne me dites pas que c’est un être humain ?

Si, bien sûr, rétorque-t-il. C’est à ça que servent les cercueils.

Mais… Vous êtes bouchers ? Vous comptez vendre de la viande humaine ?

Et pourquoi pas ?

Mais… c’est interdit ! Et c’est du cannibalisme !

Je n’ai jamais prétendu que mes clients étaient des humains.

Karine a un geste impatient de la main. Là, le type se fout carrément d’elle.

Quels sont vos clients, alors ?

Des chiens.

Vous comptez leur donner de la viande humaine ?

Oui, répond patiemment le type, mais son ton donne clairement l’impression qu’il la considère comme une petite idiote alors qu’elle est assez intelligente pour fabriquer un micro-ondes uniquement à l’aide de papier alu et d’une paire de ciseaux, et ce genre de condescendance a tendance à l’agacer au plus haut point – ça, et l’exploitation probable des deux lutins derrière le clown raté.

Monsieur, la vente de viande humaine est illégale, même à des animaux.

Trouvez-moi la loi qui l’interdit.

Je… Je… (Elle décide d’attaquer par un autre angle.) Vos collègues sont-ils en règle ? (Elle montre les deux lutins.)

Bien sûr que non. Des lutins, ça n’est jamais en règle. J’ai menacé de torturer leur mère s’ils ne venaient pas apporter ce cercueil ici.

Ha, haaaa ! fait-elle, satisfaite de trouver enfin quelque chose de clairement immoral et illégal chez ce type (un bon prétexte pour lui refuser l’entrée à l’hôtel ; c’est qu’elle a déjà bien assez de soucis avec le DRH de la 708 qui l’implore tous les quarts d’heure pour qu’elle parte elle-même à la chasse aux rats). C’est totalement inadmissible, monsieur.

Selon quelle loi ?

C’est qu’il commence doucement à l’énerver, celui-là. Karine ne connaît pas par cœur le code pénal, et elle a autre chose à foutre.

Monsieur, nous n’acceptons ni l’entrée de macchabées ici, ni le commerce de viande humaine, ni l’exploitation de lutins. Vous devriez avoir honte d’abuser ainsi de malheureuses créatures au moins aussi intelligentes et infiniment plus sensibles que v…

Bref, coupe-t-il, vous ne me laissez pas faire correctement mon boulot. Vous êtes raciste, c’est ça ?

Comment ?

Mon arrière-grand-mère était d’origine amérindienne. C’est pour ça que vous me refusez l’entrée, hein ?

Mais quel con, alors.

Monsieur, je n’avais aucun moyen de savoir que votre arrière-truc avait des racines, euh, truc aussi. (Surtout avec un visage barbouillé comme le vôtre, manque-t-elle d’ajouter.) C’est juste que nous avons des règles, dans cet hôtel. Et dans ce pays aussi, soit dit en passant.

C’est révoltant.

Eh oui, le monde serait peut-être plus heureux si l’on pouvait manger à loisir de l’humain, goguenarde-t-elle en oubliant toute forme de professionnalisme. En attendant, ce n’est pas le cas. À présent, si vous le voulez bien, j’ai du travail, ment-elle.

Le type la foudroie du regard. Elle s’attend à ce qu’il l’agrippe par-dessus le comptoir. Qu’il essaie seulement. Le dernier qui y est risqué, elle lui a écrasé son marteau sur le poignet.

Le clown se contente de lâcher un juron, avant de battre en retraite. Il fait un signe aux deux lutins qui peinent à sortir en marche arrière – l’accueil de l’hôtel est trop étroit pour leur permettre de manœuvrer convenablement.

Lorsque le trio a disparu des caméras de surveillance, Karine soupire de soulagement. Elle a déjà vu des types relous dans son travail, mais elle ne s’est toujours pas habituée aux psychopathes. Elle se demande d’où proviennent ces lutins. Peu importe. M. de la Tyroliène lui dirait de se mêler de ses oignons.